HISTORIQUE

par Jacques Drillon

 

 

 

La revue « Symphonia » a été créée en 1995 à l’initiative du groupe italien Ermitage, éditeur de livres, de disques, de magazines et de tout ce qu’on voudra. Mandaté par les dirigeants de cette firme bolonaise, Stefano Catucci, un professeur de philosophie romain, néanmoins spécialiste de Louis-Ferdinand Céline, et qui de sa vie n’avait créé de société (moins encore à l’étranger), en a fondé une à Paris, chargée de publier « Symphonia ». Il était intelligent, joyeux, fin, rapide. Italien. Je me souviens qu’il avait de gros trous dans son vocabulaire français. Ainsi, il ignorait le verbe pouvoir, qu’il évitait en périphrases difficultueuses.

Nous savons depuis Jules Renard que les revues se créent dans les cafés. Celle-là n’a pas échappé à la règle. Prié par l’éminent penseur romain, qui, escomptant sans doute que l’habit ferait le moine, avait revêtu la livrée de l’homme d’affaires international, je me rendis dans un bar de l’avenue Hoche, entendis le discours du mandaté, réfléchis le temps de fumer une Pall Mall longue qu’il m’avait offerte, et topai là. Plus tard, l’accord fut officialisé dans un autre café, du Quartier latin, celui-là, en présence d’autres Italiens à calculettes et téléphones cellulaires – déjà. Je développai mon projet, fis quelques croquis sur la nappe de papier, et entendis ce commentaire, prononcé à voix basse : « E caro, mà e grande. » Ce qui était vrai.

Un voyage à Bologne me permit de rencontrer toute l’équipe, de voir les stocks, et d’apercevoir l’université, la plus ancienne et peut-être la plus grande d’Europe. Bologne est la ville du monde où l’on croise le plus de figures intelligentes, sans doute parce que la population y est constituée pour un bon tiers d’étudiants.

« Symphonia » reposait sur un faisceau d’idées très simples, qui allaient chacune à l’encontre de ce qui se pratiquait alors dans les magazines :

– Au lieu de confier les articles à des personnes du sérail parisien, qui ne sont jamais ni tout à fait journalistes, ni tout à fait écrivains, ni tout à fait musicologues, la revue entendait ne demander de la copie qu’à des spécialistes, chacun dans sa catégorie. Ainsi, le sociologue Pierre-Michel Menger publia un long texte sur le statut des intermittents de la musique, le musicologue Denis Herlin une étude des repentirs de Debussy, la journaliste Anne Crignon une enquête sur les pianistes en début de carrière, le philosophe Michel Cazenave un exposé détaillé des théories platoniciennes de la musique, l’historien Pascal Huynh des séries sur la musique à l’époque de la république de Weimar ou sur la revue de Schumann… Des écrivains furent appelés : Jean Roudaut, Michel Butor, Daniel Percheron, Farid Chenoune…

– Peu soucieuse de faire la promotion de quoi que ce fût, sinon de la musique, « Symphonia » s’est déconnectée de toute actualité : aucune avant-première, aucune critique, ni de disque, ni de livre. Mais uniquement des « textes ».

– Partant du principe que certains morts sont plus vivants que bien des vivants, « Symphonia » établit une identité parfaite entre l’ancien et le nouveau ; faisant le détour par cet autre principe selon lequel on ne va pas dans une librairie pour acheter des livres non encore imprimés, « Symphonia » confondait aussi le publié et l’inédit. Dès lors qu’un texte n’était pas aisément accessible, il devenait aussitôt publiable. On a pu lire un portrait de Charles Cros par Laurent Tailhade, de Sviatoslav Richter par Louis Aragon, de Stradivarius par Alberto Savinio, de Debussy par Colette, de Stravinsky par Cingria, une histoire de Gesualdo par Anatole France, une théorie des salles parisiennes par Bruno Barilli, et même la longue et magnifique étude de Clément Rosset sur l’objet musical, pourtant disponible en librairie (échange téléphonique mémorable avec Jérôme Lindon, son éditeur, qui préféra m’offrir les droits de reproduction plutôt que d’accepter la somme modeste, insuffisante, ridicule, que je lui proposais).

Cela n’empêcha pas « Symphonia » de publier des documents inédits, principalement des lettres : Dinu Lipatti, Igor Stravinsky… Et même des fragments de la correspondance de Beethoven, alors indisponible en français — au contraire de celle d’Albéric Magnard. Ou bien des documents rares : un dialogue entre Nikolaus Harnoncourt et Quincy Jones, un article de Gustav Leonhardt sur le point d’augmentation dans les partitions de Froberger (!), un entretien avec Glenn Gould, une biographie américaine d’Evgueni Kissin…

– « Symphonia » tenait à privilégier les séries, afin de ne pas refuser un texte au seul motif qu’il eût été « trop long ». Les souvenirs de François Michel furent publiés en quatre livraisons, comme ceux de Madeleine Milhaud ; un compositeur d’aujourd’hui faisait son autoportrait dans chaque numéro, Christian Labrande a raconté en trois mois l’histoire de la musique filmée… Michaël Levinas analysait une sonate de Beethoven chaque mois, envoyant par fax son texte manuscrit au tout dernier moment, comme Alexandre Vialatte confiait le sien au conducteur de la locomotive du train Paris-Clermont. On avait entrepris d’explorer systématiquement les rapports entretenus entre les écrivains et la musique (Cioran, Joyce, Proust), de réunir des dossiers de presse sur les grandes créations du passé… La revue a cessé de paraître alors qu’un entretien de quatre-vingts feuillets avec Frans Brüggen n’en était qu’à sa troisième livraison. Elle a connu dix-neuf numéros.

La seule concession faite à l’actualité était une de revue de presse internationale, confiée à la polyglotte Ruth Valentini, qui, épaulée par notre secrétaire de rédaction et quelques contributeurs extérieurs, trouvait des informations dans les journaux les plus inattendus.

– « Symphonia » était vendue avec un CD. Il s’agissait de bandes de concerts diffusés par la radio suisse, et dont l’éditeur italien, Ermitage, avait acquis les droits : Sviatoslav Richter, Igor Stravinsky, Emile Guilels, Carl Schuricht, Nikita Magaloff, Elisabeth Schwarzkopf, Pierre Fournier, David Oïstrakh, Astor Piazzolla, le Consort of Musike, Sergiu Celibidache, Rosalyn Tureck, Hermann Scherchen, Clara Haskil, Katia Ricciarelli, Claudio Arrau — pour ne parler que des interprètes.

Un dossier accompagnait chaque disque. Celui de David Oïstrakh, par exemple, comprenait :

  •  un portrait du violoniste par son producteur, Walter Legge
  • un entretien avec Oïstrakh
  • les carnets de voyage tenus par lui lors de sa première tournée aux USA
  • deux hommages de collègues (Leonid Kogan et Yehudi Menuhin)
  • un texte d’Oïstrakh sur Jacques Thibaud.

Le tout imprimé sur trente-six pages de papier bouffant ivoire de chez Labanti e Nanni, avec force cul-de-lampes et photos dûment payés à des photographes professionnels. Les articles et les traductions aussi étaient normalement rémunérés. La mise en page était assurée par l’éditeur italien, en la personne de Mario Corticelli, homme charmant et discret. Internet en était à ses débuts ; un modem fut installé, de la sorte qui laissait entendre moult bip et couinement avant d’établir une connexion : les pages faisaient la navette entre Paris et Bologne – une navette lente, laborieuse, mais enfin plus rapide qu’une malle de poste. L’éditeur Nicola di Matteo tira beaucoup de fierté le jour qu’il imagina de numéroter les fichiers en leurs différents états, pour éviter la confusion des premiers essais. C’était aussi fort que l’œuf de Colomb.

Une fois la société créée, le compte en banque ouvert, un contrat fut passé avec un routeur (MLP), et un petit groupe de presse (Magazin Group), qui assurait la distribution et la comptabilité. Un bureau fut mis à disposition de « Symphonia » dans ses locaux, où s’installa l’équipe : le signataire de ces lignes et la secrétaire de rédaction, Véronique Brindeau, japonisante plus japonaise que les Japonais, qui mettait des fleurs sur la table basse, préparait le thé, et descendait acheter du cake à la Grande épicerie du Bon Marché, à l’étage du dessous. Stefano Catucci, présent les premières semaines, rapportait de ses virées des téléphones, des ramettes de papier et des bureaux à monter soi-même.

La revue fut lancée par un récital de piano donné par Jean-Marc Luisada dans la salle de l’Ancien Conservatoire. La salle était pleine, et je fis un discours – qui ne la vida pas entièrement. Un article parut dans « Libération », une colonne de publicité me fut offerte par Claude Perdriel, grand-père ému, dans le « Nouvel Observateur ».

(Le premier numéro provoqua un scandale dans les bureaux de l’éditeur italien. Dans une rubrique intitulée « Soliloque* », je parlais de « prêtres ignorants et frôleurs » dont j’avais eu à me plaindre dans mon enfance. « Ignorants » n’avait pas choqué, mais on avait compris que « frôleurs » était une pure litote, et il fallut toute la diplomatie de Stefano Catucci pour nous éviter les ciseaux catholiques.)

La revue paraissait le quinze du mois, et se vendait à cinq ou six mille exemplaires. Régulièrement, les Italiens passaient nous voir, allaient bavarder dans leur anglais très approximatif avec la directrice de publicité, une certaine Isabelle Delanoë, qui n’était pas dans nos bureaux, et dont je n’ai gardé aucun souvenir.

Pendant un an, « Symphonia » vécut bien. Puis connut quelques différends avec le diffuseur, le routeur. Enfin, l’éditeur, dont le bel enthousiasme s’était émoussé, pour une raison encore inconnue.

Entre le numéro 15 et le numéro 16, la revue déménagea rue de Louvois, à deux pas de la Bibliothèque Nationale. Véronique Brindeau avait quitté la revue et avait été remplacée par Vanessa Perrier, vaillante exquise petite jeune femme, qui ne redoutait rien tant que de s’ennuyer. On changea d’imprimeur, de routeur, de diffuseur. On créa même un petit mensuel, « Événements Symphonia », qui se borna à publier un extraordinaire portfolio de musiciens, photographiés par Odette Weill, et s’éteignit aussitôt.

Les visites des Italiens s’espacèrent vite. Ils s’annonçaient, mais arrivaient le lendemain, parfois une semaine plus tard que prévu : un détour par la Croatie, une chasse au sanglier dans les forêts lombardes, quelques créatures opulentes, rencontrées en lieu et place des sangliers, suffisaient à les retarder. L’imprimeur bolonais attendait d’être payé, les erreurs se multipliaient. Appelé à l’aide, Stefano Catucci était hélas revenu à Husserl et Foucault, et ne pouvait redresser une situation qui lui avait échappé depuis longtemps. La revue paraissait en retard, de plus en plus en retard, en sorte que les acheteurs se décourageaient. Les ventes baissèrent dangereusement. Je fis appel aux dons, frappai à la porte de la fondation LVMH avec le projet de lui faire offrir un abonnement à tous les lauréats du Conservatoire de Paris, ce qui nous eût sauvés. Je fus éconduit. Les photos n’étaient plus payées, nous passions des publicités gratuites dans les pages pour laisser accroire que nous étions à flot. Le dernier numéro fut imprimé en bichromie. Un éminent traducteur de l’italien, Michel Orcel, auquel nous devions de l’argent, me provoqua en duel. Je prétextai une chasse au sanglier en Carinthie – façon de parler.

Les Italiens disparurent.

Et tout se finit, lamentablement, devant les Prud’hommes.

 J. Dr.

 * Ces notes, rédigées mois après mois, furent incluses dans De la musique, Gallimard, 1998, ouvrage duquel ce texte est largement repris.